La surdité en Haïti, une question négligée

« Il aurait dû y avoir une présentation sur le rapport entre la surdité et la pollution sonore. Malheureusement l’unique personne qui a travaillé sur ce sujet a décliné », a rapporté le Dr Marc Félix Civil, responsable du Laboratoire médecine éthique et société (LABMES). Désormais, l’obligation est faite aux étudiants en médecine de soutenir un travail de mémoire pour obtenir le diplôme de docteur en médecine.» Selon le Dr Marc Félix Civil, pas un seul sujet ne concerne la surdité. Autrement dit ce champ n’intéresse pas les étudiants.

«Nous ne sommes pas encore prêts»

Pour sa part, Pradère Heris, professeur et spécialiste en langage des signes, a confié que la surdité et les déficiences auditives sont des handicaps qu’il faut prendre avec circonspection. Les organisations non gouvernementales sont là pour accompagner mais non pour prendre la place de la personne. Toutefois, dit-il, un rapport du haut-commissariat des droits de l’homme des Nations unies a fait mention que dans les banques commerciales, les aéroports, notamment dans les institutions publiques, les personnes sourdes en Haïti ne sont pas considérées comme des personnes à besoins spéciaux et ne jouissent d’aucun privilège.

Dans le même ordre d’idées, le professeur Pradère Heris a expliqué que c’est parce que la société haïtienne n’accepte pas les personnes sourdes comme des personnes à part entière. « Huit personnes sourdes ont pris part aux examens de baccalauréat de 2017. Elles ont réussi avec brio », a rappelé Pradère Heris qui dit avoir constaté que les malentendants sont comme des étrangers dans leur propre pays. À en croire le professeur, certaines personnes pensent qu’une loi à elle seule ne peut tout résoudre. Il eut à dire que : « Le problème est dans le quotidien, dans la compréhension et nous ne sommes pas encore prêts pour l’intégration des personnes handicapées. »

La surdité en Haïti, un problème de référence médicale

Avant d’être un problème social, la surdité est un problème médical. Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la rubéole, la méningite, les médicaments ototoxiques sont responsables de la moitié des cas de surdité chez l’enfant. En Haïti, du diagnostic au protocole de prise en charge, les défaillances sont palpables.

Contacté par le journal, le chef de service de l’orthorhinolaryngologie (ORL) à l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti, Dr Patrick Jean-Gilles, a mis l’emphase sur les problèmes de référence dans le système sanitaire. Ne voulant pas commenter les chiffres de l’OMS, il admet néanmoins que beaucoup de cas de surdité pourraient être évités si les personnes étaient arrivées à temps dans les hôpitaux.

« Nous ne sommes pas nombreux en Haïti, – nous sommes que 16 spécialistes en ORL – pour fournir des soins dans ce domaine. D’ailleurs les patients préfèrent aller voir un ” hougan” », a relaté Dr Jean-Gilles.

Professeur de carrière à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti, il a reproché les médecins généralistes de ne pas référer les patients même lorsqu’ils ne peuvent rien faire dans leur cas. «Les cas rencontrés dans les rues sont des microcosmes d’un monde encore plus troublé. Après les bals et les carnavals, beaucoup de personnes sont atteintes de défaillances auditives. La pollution sonore est réelle, si la personne a des difficultés à entendre après une festivité (NDLR : supérieure à 40 db pour un adulte et de 30 db pour un enfant). À ce niveau, il faut la référer à un spécialiste », a-t-il conclu.

Encore un long chemin à parcourir

Parmi les médecins en exercice en Haïti, Dr Walkyse Yves Joseph est l’une des rares personnes à avoir appris la langue des signes. Elle a estimé que c’est aux professionnels de santé d’aller vers les personnes sourdes. « Cette idée m’est venue après avoir lu un livre de Keller Helen qui raconte les péripéties d’une jeune fille aveugle. J’ai tout de suite pensé aux personnes sourdes qui ont besoin des soins de santé », a affirmé cette spécialiste en médecine interne.

Depuis 1988, Dr Walkyse Yves Joseph est au chevet des personnes souffrant de handicaps auditifs de concert avec le Centre d’aide aux personnes à problèmes auditifs (CAPPA). « Quand j’ai commencé à interroger mes patients en utilisant le langage des signes, leurs visages débordent de joie. Une personne sourde a droit à son secret médical, notamment dans le dépistage du VIH/SIDA. Apprendre le langage des signes est important, si le médecin veut vraiment centrer sa médecine sur le sujet. C’est la personne qui souffre qui doit expliquer sa souffrance, c’est possible dans le cas des personnes sourdes », a témoigné Dr Walkyse Yves Joseph qui en a profité pour exprimer son regret par rapport au retrait de l’enseignement du langage des signes à l’intention des médecins de l’HUEH. Toutefois, la spécialiste a estimé que la secrétairerie d’État à l’Intégration des personnes handicapées a fait beaucoup d’efforts.

Toutefois, il faut en redoubler car il y a un long chemin à parcourir pour l’intégration pleine et entière des personnes à déficiences auditives.

In fine, l’OMS estime que plus de 750 milliards de dollars sont dépensés dans la prise en charge de la surdité et des déficiences auditives, notamment dans les pays à faibles revenus. En Haïti, où les dépenses en santé sont financées par l’aide externe, la prévention de la surdité ne doit pas être uniquement le sujet d’une journée mondiale mais une préoccupation permanente.

Source : http://www.lenouvelliste.com/article/179527/la-surdite-en-haiti-une-question-negligee

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