L’infatigable Lyonel Trouillot

Le Nouvelliste (L.N.) : Le centre Anne Marie Morisset tourne à fond. Vous revenez de Limoges et là vous participez à la coumbite pour les sinistrés du Sud et de la Grand’Anse, entre autres. On ne peut pas dire que vous chômez. Qu’est-ce queb nos lecteurs ne savent pas encore?

Lyonel Trouillot (L.T.) : Bah, je suis impliqué dans beaucoup d’aventures collectives, l’idée étant d’être utile. L’Atelier Jeudi Soir, le Centre Anne-Marie Morisset, les VL, l’association des maîtres du bâton… et des activités ou actions ponctuelles. Il me semble que c’est plus intéressant d’être utile et dans le partage que de se contempler dans un miroir. Ainsi, avec les amis de l’atelier, le Centre et quelques poètes et écrivains dont Claude Pierre et Syto Cavé, tous deux de la Grande Anse, on essaie d’aider, même si, considérant les besoins, ce qu’on peut faire est très modeste. Mais mille gestes de ce type ont à la fois une portée symbolique et concrète. C’est assez révoltant de voir comment la presse étrangère, spécialiste du catastrophisme, fait silence sur les formes d’aide mises en place par les Haïtiens. On l’avait déjà vu après le séisme de 2010.

L. N. : Vous revenez justement du festival des Francophonies en Limousin. Racontez-nous cette nouvelle expérience.

L. T. : Les festivals se suivent et ne se ressemblent pas. Cette édition du festival du Limousin faisait une large place à Haïti.  J’ai été heureux de voir combien, sauf exception, aucun besoin de vedettariat ne présidait à la participation haïtienne. Guy Régis, Wooly Saint-Louis Jean et les jeunes chanteurs et comédiens, une belle énergie collective pour mettre en valeur les pratiques artistiques haïtiennes et non uniquement ce que fait personnellement chacun des invités. Cela a été pour moi un grand moment de partage et de bonheur. Y compris les conversations le soir avec le jeune Marc Vallès, le peintre Sébastien Jean et d’autres. J’ai trouvé que c’était Haïti qui était représentée. Une belle expérience.

L. N. :  Le prix René Philoctète décerné par la Direction nationale du livre a, dans une certaine mesure, vu le jour sous votre inspiration. La sélection 2016 n’a pas encore été dévoilée, mais vous êtes membre du jury. Que pouvez-vous dire des textes reçus jusqu’ici?

L. T. : Sous mon inspiration, non. La DNL m’a demandé, lors de la création du prix, de présider le jury, ce que je fais avec plaisir. Le jury s’est d’ailleurs enrichi cette année de deux nouveaux membres, Claude C. Pierre et Inéma Jeudi, en plus de ceux qui y étaient déjà l’année dernière: Evelyne Trouillot, Bonel Auguste, Wilson Paulémond et moi-même. Se joindra aussi à nous pour cette édition, Ricardo Hyppolite, le lauréat de l’année dernière. Nous avons éliminé l’option de la mention spéciale cette année, de manière à donner encore plus d’éclat à l’œuvre du récipiendaire qui devrait d’ailleurs être invité au festival Etonnants-Voyageurs Haïti. J’insiste sur ce devoir que nous avons de construire des instances haïtiennes de reconnaissance et de valorisation de notre littérature.

L. N. :  Par-delà votre production et votre participation au jury de nombreux concours littéraires, vous venez de rejoindre l’équipe de C3 Editions. Parlez-nous en davantage?

L. T. : On en parlait depuis longtemps avec Fred Brutus. J’hésitais car je suis le directeur littéraire de l’Atelier Jeudi Soir qui est aussi une maison d’édition. Mais, il n’y a pas de conflit. Je ne vois pas des maisons concurrentes. Nous publions d’ailleurs en coédition un roman inédit de René Philoctète “Entre les saints des saints” et mon roman “Agase Lesperans”. Dans les faits, pour mener à bien les activités, Il s’agit simplement pour moi de dormir un peu moins.

L. N. :  Ce ne sera pas la première fois que vous occupez de tels postes. Et C3 est l’une des jeunes maisons d’édition les plus prolifiques. A quoi faut-il s’attendre de votre présence au sein de cette équipe?

L. T. : C3 est, comme vous le dites, une maison dynamique. Il s’agira simplement de resserrer un peu la ligne éditoriale, de donner plus d’identité aux collections, on en crée d’ailleurs de nouvelles, d’insister sur la qualité littéraire des œuvres qu’on publie, sans rompre avec la tradition du bel objet-livre qui est l’une des marques de C3. Essayer de suivre d’une manière un peu plus rigoureuse la production littéraire et intellectuelle des Haïtiens vivant ici ou à l’étranger. J’ai rencontré une équipe dynamique. Un élément fort de la politique éditoriale, et ceci est de l’œuvre de Fred plus que de la mienne, c’est de rapatrier des classiques de notre littérature publiés à l’étranger. Ainsi publions-nous Hadriana dans tous mes rêves, de René Depestre. Plus largement, il s’git de remettre en circulation des oeuvres fortes qui n’étaient plus disponibles. Nous publions “les racines de l’Etat duvaliérien” de Michel-Rolph Trouillot dont la première édition est épuisée. faire connaître aussi ce qui se fait aujourd’hui; Paul Harry Laurent, Faubert Bolivar, un premier livre de Mélissa Béralus. Il y a aussi un travail de recherche à entreprendre. Il faut partir à la recherche de ce qui se fait, même si nous recevons un grand nombre de manuscrits, trente depuis que je suis là.

L. N. :  Les poètes, il y en a beaucoup aujourd’hui. Mais très peu ont le verbe poétique. Ceci est constaté également chez des poètes que publie C3. En tant que dirigeant de la collection Poésie, comment comptez-vous apporter du sang neuf à celle-ci?

L. T. : Je ne comprends pas ce que vous entendez par “très peu ont le verbe poétique”. Avant que je n’arrive, la C3 avait publié Jacques Adler Jean-Pierre, moi-même…  je pense que la menace d’un déficit de qualité est plus au niveau de cette multitude de mauvais petits romans, avec un clin d’oeil à un érotisme de pacotille, structurés comme des télé novelas. Se sitou la gen yon tout voum se do. Spécifiquement, quant à la collection “poésie” dont je prends la direction, je veux donner une place à la dimension expérimentale de l’écriture poétique (ainsi le recueil de Faubert Bolivar, “une pierre est tombée, un homme passe…” et à l’exigence de la qualité. Le poème est un être unique. Et ce que je compte publier, ce sont des recueils ou des poèmes allant dans ce sens.

L. N. :  Vous êtes, par ailleurs, connu pour ne pas avoir votre langue dans la poche. Votre chronique dans Le Nouvelliste, vos livres en témoignent. Vous vous attirez aussi la foudre de certains de vos contemporains à cause de cela. Pourtant, vous voilà à la tête de la collection Pensée critique de C3. Comment concevez-vous votre travail à ce niveau?

L. T. : Il n’y a pas grand chose à caresser dans le sens du poil dans ce pays. Dans la collection “pensée critique”, contribuer à faire circuler des analyses et approches qui, dans leur lecture de l’histoire et du présent, peuvent aider à mieux comprendre et, en dernière instance, mieux agir. La production littéraire haïtienne est connue, mais il y a peu d’essais de qualité ou des propositions dans les multiples domaines des sciences humaines. Quand il en sort, ce sont souvent des choses qui sentent le mémoire ou la thèse, mais qui ne marquent pas l’histoire de la pensée. Mettre une pensée critique à la portée du grand public. Quant aux réactions, aux personnes que telle action ou tel discours peuvent énerver, ; tel commence à dire du mal d’un roman inédit de Philoctète qu’il n’a pas lu, tel parle de clan (mais si tous les auteurs qu’on publie et qu’on va publier appartiennent à un clan, qu’il est riche de membres)…  Mais seul ce qui vient de personnes que j’aime et respecte peut me faire du mal. Je me souviens de tout le mal qu’on avait pu dire à la création des vendredis littéraires comme de l’Atelier Jeudi soir, regardez la place qu’ils occupent aujourd’hui dans le paysage littéraire haïtien.

L. N. : Quelles sont les plus prochaines étapes au niveau personnel et avec C3?

L. T. : Moi, quelques livres bientôt. Mais je préfère parler de la journée portes ouvertes aux locaux des éditions C3 le mercredi 12 octobre, à laquelle le public est cordialement invité pour rencontrer les nouveaux livres et les auteurs.

Propos recueillis par Péguy F. C. Pierre

 

Source : lenouvelliste.com

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