Depuis le Brésil, quel est le prix du rêve américain ?

Frantz (un nom d’emprunt), dans cette pharmacie du centre de São Paulo, cherche depuis trois minutes des déodorants anti-transpirants. Embêté de chercher plus longtemps, il s’explique à la pharmacienne dans son portugais approximatif aidé de mimes. La femme, non sans peine, parvient à le comprendre et lui indique aussitôt le rayon sur sa droite. Son billet d’avion pour rejoindre la frontière brésilienne avec le Pérou est payé depuis plusieurs semaines. Une fois franchie cette étape, ce sera fini pour lui le confort. Il devra transiter par plusieurs bus pour traverser les Andes péruviennes jusqu’à Tumbes, ville frontalière avec l’Equateur. Soit quatre jours sans possibilité de se doucher. Ce dernier achat est donc capital.

Les crises politiques et économiques auxquelles le Brésil fait face ont provoqué un chômage considérable. Pour les immigrés haïtiens rattrapés par cette crise de l’emploi, le Brésil n’est plus cette terre d’opportunités qu’ils ont connue voilà tout juste quatre ans. Les Etats-Unis, bien qu’à l’autre bout du continent, semblent leur offrir des perspectives beaucoup plus intéressantes. Seulement, la route jusqu’au Graal est longue et coûteuse. Un parcours du combattant. La force physique et l’ingéniosité d’esprit sont loin d’être les seules qualités requises pour y parvenir. Jamais le trafic de migrants n’a été aussi rentable que maintenant de ce côté du continent. Les faussaires, les passeurs et les soldats frontaliers brassent avec cette crise quotidiennement des milliers de dollars.

« Fè wout la », voici l’expression qu’utilisent les immigrés haïtiens au Brésil pour désigner la longue traversée qu’opèrent ceux-là qui veulent s’offrir désormais le rêve américain. Dans les bars comme dans les conversations de la rue, les mêmes questions reviennent. « Est-il toujours en Equateur ton cousin? Combien ton frère a donné aux passeurs de Colombie? Qui est-ce qui a aidé ton mari au Panama?» Bref, presque tous les immigrés haïtiens de São Paulo ont une parenté ou un ami qui « fè wout la ». Ceux qui n’en ont pas, très rares, sont quand même aux nouvelles. Ils s’enquièrent de données pour un projet futur, souvent qui ne dépasse pas le très court terme.

Dans ce décor, Frantz, 36 ans, est natif des Gonaïves. Entre les préparatifs, la fausse carte électorale d’un pays africain en guerre et le billet d’avion pour rejoindre Rio Branco (Etat d’Acre, Brésil) il a déjà dépensé  plus de 1000 réaux (308 dollars). Le compromis est que sa mère aux « States » finance et lui-même doit fournir l’effort physique nécessaire à la traversée. Aucun récit glauque, vrai ou pas, ne saurait le dissuader de quitter le Brésil. À São Paulo, là où il vit depuis août 2013, le maestro connu qu’il a été est au chômage depuis bientôt trois mois. Sa femme et sa fille restés en Haïti, ont récemment manqué de certaines choses et il le vit très mal. «Le Brésil n’offre aucune possibilité concrète aux jeunes immigrés », mentionne Frantz. Tous ses amis immigrés de son époque, par cette même voie, ont déjà changé d’hémisphère et de situation. Les invitations à « fè wout la » et les messages d’encouragement sur son WhatsApp arrivent au quotidien. Donc, c’est sans regret aucun qu’il monte dans cet avion le 7 juillet dernier pour la frontière. Selon ses prévisions, il atteindra les Etats-Unis d’Amérique à la fin du mois en cours, soit une traversée de 22 jours.

Eprouvé par les obstacles du chemin parcouru, Frantz, 49 jours après son départ de São Paulo, est à la frontière nicaraguayenne depuis des jours. Tenus en respect par les gardes frontaliers du Nicaragua, ils sont plus d’un millier de migrants haïtiens, cubains et africains interdits d’entrer au Nicaragua. La voie irrégulière est là. Mais en vérité, c’est qu’à ce point précis de la route, les passeurs sont très gourmands.  « Ils ne négocient plus en dessous de 1 200 dollars américains », explique Frantz. Il avoue que «plusieurs migrants qui avaient contracté des passeurs peu fiables pour moins de 1000 dollars se sont fait voler et ont été refoulés par les services d’immigration du Nicaragua. Plus t’es prêt du but, plus le passage est cher. Après le Nicaragua, il n’y a aucun autre obstacle sur la route».

Le récit que Frantz fait de son voyage jusqu’au Costa Rica est un extraordinaire décathlon qui alterne risques, cadavres, extorsions et «graissages de pattes». Jusqu’ici, c’est plus de cinq frontières que Frantz et ses compagnons ont déjà franchies illégalement. Sans compter le « Darién Gap ». Une gigantesque forêt épaisse de montagnes et de marécages entre la Colombie et le Panama. 100 km, dans une flore hostile, route des guérilleros et des narcotrafiquants colombiens. Questionné à ce propos, il avoue dans une gêne inhabituelle : « J’ai enjambé au moins huit cadavres et effectué cinq jours de marche pour venir à bout de la forêt». Plusieurs photos choquantes sur son portable témoignent de ces dires. À croire que le rêve américain ne se mérite plus simplement comme jadis. Aujourd’hui, on l’achète à coups de dollars, de l’argent durement gagné par une femme âgée, presque retraitée. La mère de Frantz ne demande qu’une chose,  revoir son fils. Son statut aux USA ne lui donne pas les qualités pour faire rentrer Frantz de manière régulière. Alors, elle s’en remet au bon vouloir et à la cupidité des passeurs. « Parvenir au Costa Rica a coûté plus de deux mille dollars américains à ma mère. Elle m’a envoyé l’argent pour payer le passeur et rentrer au Nicaragua. Je m’en vais demain tenter ma chance et continuer la route si possible», souligne le jeune homme.

Source : lenouvelliste.com

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