Blanchiment, financement du terrorisme, le mois de novembre est décisif pour Haïti

Tic tac. Le compte à rebours est lancé. Car, aux dires du gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, si avant la tenue de la plénière du Groupe d’action financière de la Caraïbe (GAFIC) en novembre prochain, un ensemble de mesures ne sont pas encore matérialisées, le pays risque de figurer sur la liste des pays non coopératifs. « Ce qui aura notamment pour conséquences l’intensification du phénomène du « de-risking » dans notre système financier », a poursuivi le gouverneur de la Banque centrale citant des enjeux économiques qui sont de taille au regard de la conjoncture actuelle vu la dépendance d’Haïti vis-à-vis des grandes banques américaines.

Evoquant le phénomène du « de-risking », le ministre de la Justice, Camille Edouard Jr, l’a comparé à un fléau qui menace la base même du système financier national. « C’est un problème national qui interpelle tous les fils et toutes les filles de la nation pour que chacun en ce qui le concerne prenne ses responsabilités pour éviter le pire », a prévenu le ministre qui estime que « pour sauvegarder les intérêts de la patrie menacée, aucun sacrifice n’est trop grand. »

Cette peur bleue unanimement partagée par les représentants des pouvoirs et ceux du secteur privé des affaires remonte à juin 2016 où le GAFIC, durant sa 43e séance plénière, à Montigo Bay, a émis une déclaration publique soulignant les déficiences existantes du dispositif anti-blanchiment haïtien et invitant le pays à prendre les mesures afin d’y remédier.

Depuis lors, les acteurs du système bancaire et financier redoutent que la faiblesse du dispositif de lutte anti-blanchiment ne débouche sur sa fragilisation, par un isolement au niveau international, au cas où le GAFIC relayé par le GAFI demanderait à tous les pays de prendre des mesures de vigilance contre Haïti.

« L’impact négatif de toute nouvelle déclaration publique en novembre prochain sur Haïti se caractérisera par un net ralentissement des transactions financières internationales (transferts, lettres de crédit, etc.) en raison des risques de cessation des relations de correspondance bancaire encore appelés le phénomène du « de-risking » et pourra éventuellement déboucher sur l’isolement financier du pays », a précisé Jean Baden Dubois dans son discours de circonstance.

Ainsi, la BRH, qui se retrouve donc au carrefour de la prévention dans sa mission de régulation et de stabilisation du système financier, s’ingénie à sensibiliser les différents acteurs concernés sur l’importance de la mise en place d’un dispositif adéquat conforme aux normes internationales du Groupe d’action financière (GAFI), aux conventions internationales ratifiées par Haïti et à l’impérieuse nécessité d’adapter les mécanismes légaux de prévention, de détection et de répression du blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.

Une mission exploratoire du GAFIC, rapporte le ministre Edouard, a été réalisée récemment dans le pays sur la question des relations de banques correspondantes. Cette mission avait pour tâche entre autres d’évaluer les risques qui pèsent sur le système financier haïtien. Selon les résultats de cette mission, poursuit le ministre, le système financier haïtien se trouve dans une situation très grave notamment pour ce qui concerne les relations de banques correspondantes.

En ce sens, Carl Braun, P.D.G. de la Unibank, qui participait à un panel de discussions en compagnie de ses pairs, Claude Pierre-Louis, DG de la Sogebank, Maxime Charles, directeur de la Scotiabank et président de l’APB (Association professionnelle des banques), a insisté sur l’impérieuse nécessité d’enlever Haïti du radar des pays à risque. Face à cette épée de Damoclès, le banquier prône donc la proactivité, la célérité dans l’urgence et une meilleure communication.

« Haïti n’a que huit banques correspondantes […] C’est fragile et ce n’est pas nombreux », rappelle Carl Braun, soulignant l’obligation qu’a Haïti de mettre un peu plus en confiance ses banques correspondantes. Car, si par manque d’action de notre part, ces banques décident de cesser leurs relations avec les institutions financières haïtiennes, avertit le gouverneur Dubois, ce sera 93% de nos exportations, 75% des transferts reçus, 72% des transferts vers l’étranger qui seront affectés de manière significative. « On doit notamment penser aux effets socio-économiques que cela pourrait avoir si les 2 milliards de dollars américains de transfert, soit 21% du PIB ne pouvaient plus alimenter le revenu des couches les plus vulnérables », a-t-il signalé, précisant en plus que près de 40% de nos importations proviennent des Etats-Unis.

Dans cette perspective, pour sortir de cette spirale dangereuse, en dehors des mesures structurelles et réglementaires, le gouverneur avance qu’il s’avère désormais fondamental que le législatif assume à nouveau ses responsabilités et rejoigne les rangs des acteurs impliqués dans la lutte. En effet, dit-il, l’indéniable partition de nos parlementaires a plus d’une fois été jouée antérieurement dans le cadre de l’adoption de la loi du 21 février 2001 relative au blanchiment des avoirs provenant du trafic illicite de la drogue et des infractions graves , de la loi du 14 mai 2012 sur les banques et autres institutions financières et récemment celle du 11 novembre 2013 sanctionnant le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

« Ces avancées législatives ont été importantes dans le cadre de la lutte anti-blanchiment mais insuffisantes au regard de ce phénomène évolutif dont il convient toujours d’endiguer les manifestations nouvelles et de plus en plus sophistiquées », prévient Jean Baden Dubois, précisant au passage que l’invitation conjointe du MJSP et de la BRH participe de la volonté des autorités nationales d’appréhender la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme dans ses aspects financier et pénal.

« L’adoption des textes de loi (l’amendement de la loi anti-blanchiment 2013, l’adoption d’une loi organique par l’UCREF, l’adoption du nouveau code pénal) permettra de garantir la conformité à certaines normes internationales et aux conventions ratifiées par Haïti en la matière et le renforcement du cadre législatif », énumère le gouverneur refilant ainsi le bébé au Parlement.

Présent dans la salle, le député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu, s’est vite montré rassurant en annonçant qu’au Parlement, il y a une prédisposition pour avancer. Même son de cloche du côté du président du Sénat, Ronald Larêche qui, dans son discours de clôture, a démontré qu’il avait saisi l’ampleur du spectre qui menace notre pauvre économie. Ce dernier promet donc de rentrer immédiatement en campagne pour porter ses pairs à agir promptement. D’autant que la chambre basse part en vacances le 2e lundi du mois de septembre.

En ce sens, il est clair que pour Gregory Brandt, président du Forum économique, qui participait aussi au panel de discussions, il n’y a pas une seconde à perdre. Sitôt la conférence-débat terminée, les acteurs concernés, selon lui, doivent définir un chronogramme et fixer les responsabilités. Selon Carl Braun, si l’on attend jusqu’au 30 septembre, ce sera trop tard.

Sur le plan institutionnel, annonce Camille Edouard Jr, le gouvernement  travaille au renforcement des institutions impliquées dans la lutte contre les stupéfiants, la lutte contre le financement du terrorisme, le blanchiment des avoirs et la lutte contre le crime financier organisé.

« Nous héritons aujourd’hui l’irresponsabilité de nos prédécesseurs cependant nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que la nation n’ait pas à payer ce lourd fardeau et nous en appelons à la responsabilité de ceux qui sont présents ici dans cette salle afin qu’ils mettent leur devoir au propre », a lancé le ministre de la Justice.

Par ailleurs, Jean Baden Dubois a doctement expliqué que l’augmentation du risque pays aura une forte incidence sur les coûts des transactions et se répercutera sur les prix locaux avec des conséquences nuisibles à la stabilité politique et économique. Face à ses enjeux, ajoute-t-il, nous devons prioriser les actions à entreprendre dans un délai raisonnable et prendre les mesures nécessaires aux fins d’éviter à notre chère Haïti d’être catégorisée parmi les nations mettant à risque le système financier mondial, et d’être mise en quarantaine par les institutions financières internationales.

Source : lenouvelliste.com

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