Qui aura le courage de ne pas accepter d’avance l’échec qui se profile ?

Joubert Charles est décédé le 12 janvier 2010. Le mois précédent, il venait de réussir la plus belle des saisons de bals de l’Haïti des années 2000. « Yon bèl desanm, yon bèl joudlan », comme il me le confessa lui-même deux jours avant d’être blessé dans l’effondrement de l’ancien local de Radio Télé Ginen et de mourir quelques heures plus tard.

Pour s’assurer du succès de ses affiches, l’homme fort de Nouvelle Jenerasyon maîtrisait toute la chaîne du show business. L’industrie musicale haïtienne depuis son départ n’a toujours pas pu lui trouver un remplaçant. Joubert n’est pas irremplaçable; ses réalisations demeurent simplement intouchables.

Pour avoir été son ami, je me demande dans toute sorte de situations ce qu’aurait fait Joubert. Lui qui avait su créer et alimenter pendant de belles années les rendez-vous de la musique dansante haïtienne dans la diaspora comme dans les plus reculées de nos villes de province.
Même si Joubert Charles s’est toujours tenu loin de l’engagement politique, je me demande comment il s’y serait pris pour nous faire aimer les élections, le processus électoral comme il avait su le faire avec Min Medikaman-an de T-Vice, La Familia de Djakout Mizik, Référence du Tabou Combo, San Mêlé de Zéklè, pour ne citer que quelques-uns des albums qu’il a produits, lui qui nous avait aussi gavés d’affiches mythiques comme ce samedi où à Djoumbala, à Cabane Choucoune, au Club international et au Florville il avait su proposer le même soir des tandems chocs et obtenir le succès de foule des grands jours.

Joubert avait un secret simple: il faisait la promotion de ses projets, était sur tous les supports, croyait à la publicité. Ce n’était pas encore le temps où chaque artiste, chaque entrepreneur du monde du spectacle esperaient s’en sortir grâce au sponsoring et à la promotion gratuite offerte par tous les médias… Joubert prenait des risques, faisait des paris, misait gros sur chaque affiche.

Un bon bal, disait Joubert Charles, est sold-out avant de commencer. Et le prix du ticket d’entrée peut alors grimper d’heure en heure jusqu’à l’aube, signe suprême de la réussite.
En ce mois d’octobre 2016 qu’aurait fait Joubert Charles pour rendre incontournable le rendez-vous du 20 novembre ? Qu’aurait-il fait pour s’assurer de la bonne marche des élections, du processus électoral et de l’après-élection ?

Il dirait, il faut vendre l’envie d’y aller comme candidat, comme électeur, comme mandataire, et comme observateur. Il faut mettre de la passion dans l’affaire. Créer deux camps. En politique comme en musique, rien n’est mieux qu’une bonne polémique. Nemours contre Sicot, DP Express contre Scorpio, T Vice vs Djakout ou Trump contre Clinton. Une élection, sans deux leaders ou deux idées opposées, sans deux visions antagoniques, ne peut attirer la grande foule.

Comme pour un bal, il faut aussi désirer se rendre au night club. Vouloir danser Tropicana au Club international et pas ailleurs. Les électeurs doivent avoir l’envie, le besoin, sentir l’obligation d’être de la partie. Et cela se cultive.

En ce mois d’octobre 2016, un an après le premier tour catastrophique de l’an dernier, qui vend l’idée que la sortie de crise passe par les élections en Haïti ? Qui nous fait croire que les élections sont une bonne affaire pour le pays ? Qui nous invite à aller voter?  Qui nous explique comment voter, comment se comporter au bureau de vote, autour des centres de vote ou dans l’isoloir ? Qui pense aux nouveaux électeurs qui n’ont encore jamais accompli leur devoir civique ? Qui leur dit que c’est exaltant, essentiel, utile de le faire ? Qui mène campagne pour condamner à l’avance les fraudeurs, les violents, les mauvais perdants ? Qui invite les électeurs déçus à ne pas perdre confiance ? Qui nous dit qu’il ne sert à rien d’attendre et que la démocratie ne tombera pas de l’arbre sans effort de notre part ?

Ce rôle de motivateur en chef devrait revenir à l’Etat et à son organisateur d’élections.
Mais il est évident que le Conseil électoral, celui de Berlanger comme celui d’Opont, n’est pas au service du processus démocratique. Il n’est pas au service des électeurs. Il n’est pas au service des partis politiques ni même au service de l’élection. Le CEP est seulement au service des millions de dollars qu’il dépense.

Organiser des élections en Haïti est devenu un exercice machinal, sans finalité, sans âme, sans obligation de réussite.
Imaginez un artiste qui compose la plus belle des musiques et la laisse chez lui en se disant que le monde finira par découvrir son talent, vous aurez un portrait de nos organisateurs d’élections. D’avance et après la débâcle, d’élection en élection, les membres du CEP demeurent satisfaits de leurs piètres performances.

Cela se comprend, ils ne prennent pas de risque, ne misent rien.
Les organisations internationales et d’autres pays amis d’Haïti aussi sont d’un attentisme désespérant. Ils nous ont vendu le processus démocratique sans le mode d’emploi ni le service après vente. Ils ne sont pas en ordre de bataille pour accompagner la réussite du processus ni pour promouvoir l’inclusion continue pour alimenter le processus. Chaque Blanc rêve de peser sur les résultats de nos élections sans se soucier de la longue route qui sépare l’acte de candidature de l’acceptation de la défaite. Les partis politiques ne sont pas leur problème ni tout ce qui accompagne la santé démocratique.

Ils n’ont rien à perdre après tout.
Pour la société civile haïtienne ou ce qui en tient lieu, tous les acteurs, sauf ceux qui ont un intérêt sonnant et trébuchant dans l’affaire électorale, restent loin de la politique, trop bien informés qu’il suffit d’attendre pour se rapprocher du prochain pouvoir qui sortira de la boîte du lamayòt électoral.

Les intelligents gagnent à tous les coups même si c’est au détriment de la bonne gouvernance.
La démocratie est sur pilotage automatique en Haïti depuis des années et le pire, ce qui inquiète le plus, ce n’est pas l’absence du pilote dans l’appareil, mais plutôt le sentiment généralement partagé par des couches de plus en plus larges de la population que ce n’est pas grave. Nous sommes en plein ciel, sans pilote et affichons une si belle insouciance depuis si longtemps que tout paraît normal.

Joubert Charles organisait des concerts. Il gérait des night clubs. Il possédait une maison de disques. Il produisait des orchestres. Et, je vous jure, qu’il y mettait plus de talent et plus de cœur pour concocter un de ses bals que je ne vois le pays en mettre pour réussir les prochaines élections, pour faire une place au processus démocratique.

D’ici au 20 novembre, il reste encore du temps pour essayer de peser et changer la donne. Qui aura le courage de ne plus accepter d’avance l’échec qui se profile ?

 

Source : lenouvelliste.com

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